Par Karim Boukhari et Mehdi Sekkouri Alaoui

Extravagant et noceur, mais aussi généreux et révolté, parfois jusqu’à la rupture avec Hassan II…

Révélations sur la vie d’un prince de l’ombre, et sur sa relation passionnelle et ambiguë avec son frère.

Il fallait le voir pour le croire : Hassan II, pratiquement à genoux, plié en deux, pleurant à chaudes larmes… Nous sommes le 20 décembre 1983, une journée pas vraiment ordinaire. Le monarque conduit, ce jour-là, le convoi qui accompagne son frère Moulay Abdallah à sa dernière demeure : le mausolée Mohammed V, là où repose le père des deux hommes. Hassan II craque. Il tente, dans un geste de désespoir, de s’agripper au cercueil. Le temps d’un dernier contact, quelques minutes de plus avec ce frère tant aimé. Et pourtant. En perdant contrôle d’une manière aussi spectaculaire qu’inattendue, lui qui n’a jamais tremblé, lui qui n’a jamais montré aucun signe de faiblesse devant sesMoulay Abdallah. Le prince inconnu “sujets” (tous les Marocains suivaient la cérémonie, ahuris, devant leurs postes de télévision), Hassan II venait d’un coup de baguette magique, non calculé, d’effacer une longue série de malentendus étalés sur près de cinq décennies. Une vie, donc, où les rapports entre les deux frères étaient faits d’amour et d’une gamme entière de sentiments étranges, complexes, et finalement très humains.

La petite famille royale

Mai 1935. Quand Moulay Abdallah voit le jour, il est accueilli avec les fastes dus à un prince de sang. Le Palais n’est pas à son meilleur, ballotté entre un protectorat de plus en plus humiliant et un nationalisme hésitant. Le pays entier est “déprimé” : aux épidémies (typhus, choléra, etc.) succèdent les crises… de la faim (dont celle de 1937, la plus terrible dans l’histoire du royaume). La naissance du petit Abdallah apporte un peu de gaieté dans ce climat morose : elle rassure le sultan Mohammed V, qui dispose désormais d’un deuxième héritier, et apporte au peuple une deuxième icône, après celle de Moulay Hassan. Le dernier-né de la petite famille royale devient, de facto, son chouchou. Et il gagne tout de suite un titre, celui de “Sidi Laâziz” (mon seigneur adoré), là où son aîné de six ans est déjà affublé du “Smiyet Sidi” (le nom de mon seigneur) qui sied à tout futur roi.

De santé fragile, le petit Abdallah est victime, à l’âge de sept ans, d’une tuberculose qui lui vaut une mise en quarantaine de trois longues années à Fès, loin de ses frères et sœurs. De quoi cultiver, très tôt, sa différence. Rétabli, l’enfant, dont la vie a été un moment en danger, gagne mieux que jamais le cœur de son père. “Il faut dire que, en plus d’être fragile, le prince était rieur, blagueur, et Mohammed V n’aimait rien tant que rire. Il était généreux et aimant envers ceux qui arrivaient à lui arracher un sourire” note ce connaisseur des mœurs royales. Le sultan est un père dur et rigoureux avec son aîné, Moulay Hassan, souple et indulgent avec son cadet. Et ce dernier s’en donne à cœur joie, croquant la vie à pleines dents. “Même si Abdallah était le plus jeune, c’est lui, le premier, qui s’adonna réellement à la pratique des sports, aux sorties, etc.”, explique notre source au palais royal. Footballeur, nageur, skieur (et golfeur précoce), le prince Abdallah n’est pas vraiment doué pour les études. “Intelligent mais paresseux”, notent la plupart de ses professeurs au collège royal. “Mais très suivi par ses camarades de classe”, relève l’un d’eux. “Il avait toujours une blague à raconter, un jeu à partager ou une sortie à programmer”, poursuit cet homme qui a usé les mêmes bancs de classe que Moulay Abdallah, Abdelhak Kadiri (futur patron des renseignements extérieurs et militaire de haut rang) ou Abderrahmane El Kouhen (futur chef de parti).

Dans ces années 1930-1940 où la Résidence générale a coulé une chape de plomb sur le royaume, contrôlant de près les affaires du pays, le Palais a une activité essentiellement protocolaire. Mohammed V a tout son temps. Il accompagne l’éducation de ses enfants comme n’importe quel autre père de famille, à peine plus riche que la moyenne nationale. Protecteur, il tolère les excès de son préféré, Abdallah, éduqué selon le modèle d’un gosse de bonne famille, loin des rigueurs de la politique. Un privilège dont ne jouit pas Moulay Hassan, le successeur désigné, en permanence entouré d’éducateurs et de précepteurs religieux et politiques, et autres barbons.

Proche de tout le monde, confident de ses sœurs, Abdallah est, de l’avis de ses plus proches, “à la fois admiratif et quelque part jaloux de son frère aîné qu’il n’hésite pas à appeler Baba Sidi”. Il a du terrain à combler par rapport à Moulay Hassan, alors il se rattrape, mais à sa manière. L’aîné est plus doué, plus solide, plus autonome (Hassan habite seul très jeune, dans une villa au Souissi, tandis que Abdallah continue de vivre au collège royal), le cadet est plus beau, plus grand. Au premier les études et le pouvoir, même minime, au second le sport et les accessits de la vie de riche. Un témoin, qui a partagé bien des moments avec les deux hommes, se souvient : “Quand on jouait au football, les deux frères n’étaient jamais alignés dans la même équipe, c’était leur choix. Et c’est toujours l’équipe de Abdallah qui l’emportait !”. Au grand dam de Moulay Hassan, à son tour jaloux de son jeune frère.

“Ils étaient en permanence en compétition, rivaux et jaloux l’un de l’autre comme dans n’importe quelle famille, mais chacun connaissait son rang et savait rester à sa place”, nuance cette source. Pendant que Moulay Hassan accumule les diplômes et les leçons de vie, se forgeant au passage un caractère bien trempé, son cadet cultive les plaisirs de la vie dans l’insouciance la plus totale. “Je veux devenir pilote”, lance, un jour, Abdallah à son père. Oui, mais avant de devenir pilote, encore faut-il passer son bac. Et Abdallah, qui n’est pas un surdoué, marque des temps de passage (bac à 21 ans, licence à 25 ans, doctorat à 41 ans) décevants pour un élève royal. Autant dire que le projet de devenir pilote a des allures de caprice de gosse de riche dont le rêve est de piloter un jouet aussi gros qu’un avion. Mohammed V, conscient des limites de son cadet, tranche rapidement la question : ça sera non, définitivement !

La différence de caractère entre les deux frères n’échappe ni à l’entourage royal, ni, surtout, à la Résidence générale. La France, devant l’exacerbation du nationalisme marocain (et le passage, bientôt, à la résistance armée) au début des années 1950, aurait même envisagé, selon certaines sources, de “pousser Mohammed V à opter pour Moulay Abdallah plutôt que Moulay Hassan comme prince héritier, histoire de mieux contrôler le pays”. Théorie infondée ? Pure fantaisie ? Pas tant que cela quand on sait que la France, quelques décennies auparavant, avait bien opté pour le plus docile des fils de Ben Youssef (Mohammed V) pour monter sur le trône en 1927…

Coup de foudre (et bac) à Paris

C’est durant l’exil forcé de la famille royale entre la Corse et Madagascar (1953-1955) que le jeune prince s’affranchit et s’émancipe définitivement. L’heure est grave puisque la monarchie n’a aucune garantie de retourner, un jour, au Maroc. Mais Abdallah, plutôt insouciant, n’en a cure. Il festoie. Le jeune homme vit, tout simplement, son âge et son époque, celle de l’après-guerre, qui fait lever un vent d’optimisme sur la jeunesse du monde entier.

Abdallah est alors très proche de son frère aîné, dont le comportement pourtant ressemble de plus en plus à celui d’un chef de famille. Les deux princes, fait nouveau, “sortent ensemble et dansent ensemble”, comme nous le rappelle, avec le sourire, ce proche des deux hommes.

Quand la famille royale regagne, triomphale, le Maroc fin 1955, Abdallah effectue un retour sur terre. Il est redevenu, de facto, le deuxième héritier du trône et doit, à ce titre, montrer plus d’entrain, plus de rigueur, dans son éducation. Retour aux études. Mohammed V, désormais élevé au rang de demi-dieu, apprend à manier le bâton, sermonnant plus volontiers son fils préféré.

Devant la nonchalance de son cadet, le sultan (financièrement plus à l’aise, désormais) n’hésite pas à l’expédier en France, dans une école pour fils de milliardaires…pour réussir son bac. A Paris, Moulay Abdallah, futur bachelier, retrouve ses anciens camarades de classe, tous inscrits à la fac. “On était séparés dans la journée, mais on se retrouvait la nuit ou alors le week-end, généralement à l’hôtel Georges V”, lâche l’un d’eux. La monarchie paie les factures salées à partir de Rabat, et Mohammed V commence à perdre patience. Heureusement que le jeune prince assure, tant bien que mal, à l’école des Roches où il prépare son bac. Et il est de toutes les fêtes. Sa vie nocturne lui permet de côtoyer la jet-set parisienne, faite d’artistes, d’hommes d’affaires et de politiciens. Deux rencontres vont alors marquer une inflexion dans le cours de sa vie. Celle de Abderrahim Bouabid, ami de son père (le prince l’avait déjà approché plusieurs fois au Maroc) et ambassadeur du royaume à Paris entre mai et octobre 1956, lui permet de se frotter – enfin – aux réalités de la future opposition marocaine, lui dont les rencontres avec les hommes politiques ne dépassaient guère le stade de l’anecdotique. Sur le plan personnel, le prince fait la connaissance, lors d’une soirée mondaine, d’une jeune Libanaise, très courtisée à l’époque : sa future femme Lamia, fille de Riyad Solh, le fondateur du Liban moderne.

Entre Abdallah et Lamia, c’est le coup de foudre. Ce qui fait dire à l’un de ses compagnons de l’époque : “Au moins, le jeune prince n’est pas revenu bredouille de Paris, il avait un diplôme (le bac) et une fiancée pratiquement en poche !”. Les fiançailles mettent toutefois du temps avant de se concrétiser. “D’abord parce que Lamia n’était pas Marocaine, ensuite parce que Moulay Abdallah ne pouvait pas se marier avant le premier héritier du trône, Moulay Hassan”, note ce connaisseur des mœurs royales.

Moulay Abdallah. Le prince inconnu

Par Karim Boukhari et Mehdi Sekkouri Alaoui

Prudent, Mohammed V comprend très vite le parti qu’il peut tirer en se rapprochant, via la liaison de son fils, de la puissante famille Solh, dont le rayon d’influence traverse pratiquement tout le gratin politico-financier du monde arabe, du Liban à l’Arabie Saoudite en passant par la Syrie. Le roi tâte plusieurs fois le terrain, envoie des émissaires dont son ambassadeur au Caire, Abdelkhalek Torres, avant de demander officiellement la main de Lamia pour son fils. La fille Solh est, entre-temps, demandée en mariage… par un prince soaudien (lisez le titre de couv’ de Paris Match, page ci-contre). Mohammed V active alors les démarches et les fiançailles ont finalement lieu en 1959. Mais pas le mariage, pas encore. Moulay Hassan, en effet, est toujours célibataire…

Les rencontres, la mort du père

De l’indépendance en 1956 jusqu’à la mort de Mohammed V, en 1961, les relations entre Moulay Abdallah et Moulay Hassan sont empreintes d’ambiguïté. Les deux frères n’y sont pour rien, comme nous l’explique cet observateur de l’époque : “Mohammed V jouait tantôt la carte de l’un, tantôt celle de l’autre. Pendant que Moulay Hassan, pourtant promis au trône, multipliait les fonctions officielles et s’élevait, à l’ombre de son père, au statut de numéro deux du pays, Mohammed V invitait régulièrement Moulay Abdallah à l’accompagner dans ses multiples voyages à la rencontre de chefs d’Etat étrangers (Nasser, Einsenhower, etc.)”. Un proche du Palais nous explique comment cette ambiguïté, voulue et entretenue, pouvait aller jusqu’au clash : “Mohammed V a réprimé, un jour, les élans de Moulay Hassan en lui disant, sèchement : attention, tu n’es pas encore roi, il y a aussi ton frère et je peux encore tout changer !”. Ambiance.

Moulay Abdallah, qui n’a pas perdu son penchant pour la fête et le sport, gagne en notoriété. Les leaders du monde lui sont familiers, même si son rôle est strictement protocolaire. Le jeune homme engrange. Obligé par son père, il “pousse” ses études jusqu’à décrocher une licence en droit en Suisse. Le profil qu’il présente alors est celui du parfait diplomate : cultivé, élégant, communicateur. Et grand voyageur. Le monde arabe, dont la puissance pétrolière et les conflits internes promettent de bouleverser le monde, n’a pas de secret pour lui. C’est simple : Moulay Abdallah connaît tout le monde. Et, nuance importante, “il passe bien”. La condition sine qua non pour pénétrer les arcanes des grands de ce monde.

Au fil des rencontres, des voyages ou, simplement, des “fêtes”, le prince fait surtout la connaissance de personnalités marocaines de premier plan comme Abdelkrim Khattabi, l’émir du Rif alors en exil au Caire, ou Allal El Fassi, figure historique du nationalisme marocain et fondateur de l’Istiqlal. Mais c’est avec Abderrahim Bouabid, le père du socialisme marocain, que le courant passe le mieux. Les deux hommes s’apprécient et partagent, au moins, un point en commun : celui d’être de bons vivants. Ce n’est pas négligeable.

Jusqu’en 1961, tous ces équilibres fragiles ne tiennent qu’à un fil, et ce fil s’appelle Mohammed V. A sa mort, les cartes sont logiquement redistribuées et la vie de Moulay Abdallah profondément bouleversée. “Désespéré, chagriné, le prince a signé l’acte de beïya (allégeance) mais n’a pas assisté à toute la cérémonie d’intronisation de Moulay Hassan. Il était très en colère et a préféré convoquer les plus proches parmi ses amis pour aller s’isoler avec eux à Ifrane”, nous explique l’un des compagnons de cette curieuse escapade princière. Le roi s’appelle désormais Hassan II, marié précipitamment dans les suites de la mort-surprise de Mohammed V. Moulay Abdallah ne perd pas son temps non plus, puisqu’il se marie, à son tour, avec Lamia Solh au mois de novembre de la même année 1961. Pour les deux frères, une nouvelle vie commence.

Le représentant de Sa Majesté

Le Maroc des années 1960 est un pays en profonde mutation. Le régime hassanien est dur. Bouabid, El Fassi et les autres, hier encore compagnons de route de la monarchie, ont basculé pour la plupart dans l’opposition. Entre Hassan II et la classe politique, c’est la rupture, définitivement scellée en 1965 avec l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. Le nouveau roi coupe à peu près tous les ponts avec les amis (politiques) d’hier, mais pas Moulay Abdallah, dont la maison reste ouverte à tous. “Il ne faisait pas de politique, pas vraiment, mais il recevait des hommes politiques, du Maroc comme d’ailleurs. Il était au courant de ce qui se passait même s’il ne se mêlait de rien”, explique un de ses vieux amis.

Officiellement président du Conseil de régence, un titre qui lui permet théoriquement d’accéder au trône “au cas où” (si le roi décède alors que son fils n’a pas atteint la majorité), Moulay Abdallah ne travaille pas à proprement parler. Il gère ses biens, des terres dont certaines, dans le Gharb ou le Souss, ont été récupérées, après le départ des derniers colons, dans le cadre de la marocanisation. Et il se lance dans les affaires, avec une prédilection pour l’immobilier et l’agriculture. “Des hommes d’affaires connus faisaient appel à lui. Ils lui demandaient d’entrer en association sans contrepartie financière puisque son nom était une caution qui leur ouvrait toutes les portes” raconte, par exemple, cet homme qui a bien connu cet aspect de la vie du prince.

Pour son business, plutôt florissant, Moulay Abdallah fait appel à un ami d’enfance, connu à l’époque du collège royal. C’est lui qui s’occupe à peu près de tout, le prince réservant le plus clair de son temps aux mondanités. Homme public mais sans fonction officielle, Moulay Abdallah vit essentiellement entre Rabat, où réside sa petite famille dans une dépendance du palais royal, et Mohammedia, dans une luxueuse demeure, pas loin du célèbre casino de la cité balnéaire.

Le prince s’ouvre à tout et à tous. Au milieu des artistes (le chanteur Abdelouahab Doukkali a ses entrées chez lui), mais aussi à celui du football. Moulay Abdallah, qui aime plus que tout le ballon rond, se lie d’amitié avec Pelé, alors numéro un du football mondial, qu’il invite parfois… à des séances de footing au Maroc. Il couvre de ses largesses une star montante du football local, Ahmed Faras, emblème de la ville de Mohammedia et futur ballon d’or africain. Il assiste à des matches pour encourager ses favoris du Chabab de Mohammedia, mais n’oublie pas pour autant l’équipe du FUS de Rabat dont il a assuré la présidence d’honneur. “C’était intrigant. Le roi Hassan II avait son équipe, les FAR, et son frère avait la sienne, le FUS. Pourquoi la première accumulait-elle les titres, et pas la deuxième ?”, s’interroge faussement ce vieux connaisseur du football marocain.

C’est que la rivalité entre les deux frères, même déplacée dans des sphères très peu politiques, vidée de tout enjeu de pouvoir, continuait d’alimenter la chronique. Mais sans jamais la dépasser. Quand Hassan II s’affiche aux côtés des FAR ou du WAC, équipe de football dont il était proche avant même l’indépendance, Moulay Abdallah mise sur le FUS, voire le Chabab, invité surprise parmi les ténors du championnat national. Sur un plan plus personnel, quand Hassan II donne naissance à son premier enfant, Smiyet Sidi (le futur Mohammed VI) en 1963, Moulay Abdallah lui “réplique” l’année suivante avec Moulay Hicham. Une histoire de cousins, promise à succéder à une histoire de frères…

Même si Hassan II et Moulay Abdallah ne travaillent pas vraiment ensemble, le roi, habile tacticien, n’hésite pas à solliciter son frère pour des missions spéciales à l’étranger, notamment auprès des familles royales du Golfe, avec lesquelles Moulay Abdallah a des liens de (belle) famille. Tant et si bien que le roi finit, au début des années 1970, par nommer son frère “représentant spécial de Sa Majesté”. Sans, toutefois, plus de précisions…

Les face-à-face avec Hassan II

“Hassan II savait se servir de Moulay Abdallah, et vice versa”, résume cette source qui a bien “pratiqué” les deux hommes. Le roi couvre largement les affaires de son frère, qui n’ont jamais atterri sur la place publique. Et le frère, en retour, lui offre de menus services. Explication par ce confident de Moulay Abdallah : “Le prince pouvait recevoir, pour une petite fête en privé, jusqu’à 200 personnes alors qu’il n’en avait invité que la moitié. Il pouvait y avoir, parmi les hôtes, des hommes de pouvoir comme Mohamed Oufkir, dont il était très proche, ou Ahmed Dlimi. Mais aussi des opposants, des chefs de parti, des diplomates, des artistes, etc. Les échanges pouvaient être très libres, critiquant ouvertement la monarchie, mais à la condition de ne pas s’en prendre directement à la personne du roi. Et, le lendemain, le prince pouvait parfaitement faire un saut au palais royal pour raconter au roi, toujours à l’affût de la moindre confidence, le détail des conversations”.

Le procédé a aussi ses limites. Un jour, l’un des invités va trop loin et s’en prend, en des termes peu amènes, à Hassan II. “Moulay Abdallah disparaît alors et revient, quelques instants plus tard, avec une arme à la main (ndlr : il arrivait au prince de dormir avec une arme sous l’oreiller) qu’il a pointée en direction de l’indélicat”. Ce n’est pas tout. Quand une fête déborde, a fortiori lorsqu’elle est organisée à Rabat, pas très loin du domaine privé de Hassan II, le roi n’apprécie que très modérément : “Hassan II rappelait parfois son frère à l’ordre. Il lui expliquait, mais sans beaucoup de conviction, qu’une vie de prince se devait d’être plus discrète. Et il est vrai que la dépendance du palais royal où habitait officiellement Moulay Abdallah dégageait cette impression incroyable d’être un village gaulois loin de Rome !”, explique notre source.

Ce qui est sûr, c’est que le prince, par ses fréquentations et le train de vie qu’il mène, connaît mieux que personne la “température” du pays. Il apporte, à sa manière, une aide précieuse à son frère. Mais il garde, en permanence, une distance vis-à-vis de la gestion politique du pays. “Quand une notabilité avait un problème avec les autorités, voire avec le Palais, c’est vers le prince qu’elle se tournait, n’hésitant pas à frapper à sa porte dans l’espoir d’une médiation auprès de Hassan II ou de ses nombreux lieutenants”, résume encore notre source. Seigneur à chaque fois, le prince “tente le coup” auprès de son frère. Sans aucune garantie de résultat, bien entendu…

Cela nous amène à une question cruciale : quelles étaient, en privé, la nature et la forme des échanges que pouvaient avoir le roi et son cadet ? En règle générale, et en temps de “paix” entre les deux hommes, l’entrevue a lieu sur la demande de l’un ou de l’autre. Hassan II a une préférence pour les discussions en voiture, “en conduisant”. “Les échanges sont souvent en arabe. Quand ils sont deux, ils se tutoient. En présence d’une tierce personne, Hassan II tutoie alors que Moulay Abdallah vouvoie, en plus d’embrasser l’épaule de son frère et de ponctuer régulièrement ses interventions et commentaires par le Naâm sidi d’usage”, explique ce proche. Quand les rapports entre les deux hommes sont plus tendus, la forme ne change pratiquement pas, à la nuance près que le prince doit alors passer, le plus souvent, par un “médiateur” (un professeur qui a connu les deux frères du temps du Collège royal), avant de se retrouver en face du roi.

Il est intéressant, d’ailleurs, de noter comment le même Moulay Abdallah s’accommode des formes dans les rapports, très nuancés, qu’il entretient avec ses amis et ses proches. L’un d’eux raconte : “Le prince était quelqu’un d’extrêmement simple d’accès. Ce n’était pas un monstre de protocole. Ses amis pouvaient le solliciter directement, certains lui embrassaient la main, d’autres se contentaient de la lui serrer. Mais il imposait à ses enfants de lui embrasser scrupuleusement la main, exactement comme il le faisait avec son père !”.

Les assignations à résidence

Le 10 juillet 1971 est une date-clé dans la vie de Moulay Abdallah. Le prince figure parmi les nombreux invités de Hassan II qui fête, ce jour-là, son 42ème anniversaire. Soudain, des tirs fusent de partout. “Au début, on a pensé que c’était une blague, un petit tour de mauvais goût sorti de l’imagination de Moulay Abdallah. Mais il a fallu que le sang coule et que les premières victimes tombent pour que l’on comprenne que c’était du sérieux”, explique un témoin de la tentative de putsch militaire qui tourne au bain de sang. Moulay Aballah en réchappe, avec quelques balles dans la peau et une hospitalisation à la clé. Mais il n’oubliera jamais l’irruption de violence qui a failli mettre un terme à la dynastie alaouite.

Un militant de l’UNFP, qui a bien connu cette période agitée, raconte : “Plus que jamais, le prince décide de prendre ses distances avec la politique et les choix de Hassan II. Il boude certaines activités protocolaires ou ne s’y rend qu’à contrecœur, malgré le titre de ‘représentant personnel de Sa Majesté’, qu’il conserve. Ce n’était plus le même homme”. La distance devient un gouffre quand, en 1972, Hassan II est victime d’une deuxième tentative d’assassinat, aussi spectaculaire que la première. Le prince, grâce à ses contacts, fait alors partie de ces élites marocaines, civiles ou militaires, qui se doutaient bien que “quelque chose allait arriver”. Cette fois, c’est l’un des proches du roi, et ami personnel de Moulay Abdallah, qui est en cause : le général Oufkir, froidement liquidé dans les suites du putsch avorté.

Commence alors l’épisode le plus surprenant de la vie et du parcours du prince : celui des assignations à résidence ! La première, à en croire certaines sources (dont Raouf Oufkir, qui l’évoque dans son livre “Les Invités”, éditions Flammarion), semble remonter à début 1974. “Le prince a forcé le blocus qui nous frappe (ndlr : la famille Oufkir est alors assignée à résidence à Tamataght, à 35 km de Ouarzazate). Il nous envoie une estafette qui sera refoulée sans ménagement. Hassan II est fou de rage. Il convoque son frère et lui signifie qu’il n’a pas à s’ingérer dans son domaine réservé. L’entrevue est houleuse. Pendant trois jours, Moulay Abdallah est en résidence discrètement surveillée”, écrit notamment le fils du général, sur la foi de ce que lui rapportent, après sa libération, ses anciens familiers (qui étaient aussi ceux du prince).

Dans la même année, le prince fait l’objet de deux assignations à résidence, qui nous ont été confirmées par plusieurs de ses proches. “La première quand, en froid avec son frère, il a décidé de démissionner de sa fonction honorifique de représentant de Sa Majesté, déclenchant ainsi les foudres de Hassan II, ce qui lui a valu trois semaines de résidence surveillée à Sidi Harazem. La deuxième à Ifrane, quand le roi a appris la possibilité d’un rapprochement entre Moulay Abdallah, via sa belle-famille, et certains dirigeants influents de la Libye de Kaddafi, alors ennemi personnel du roi”.

Les assignations à résidence successives du prince, pour surprenantes qu’elles puissent paraître, ressemblent d’abord à des mises à pied, une forme d’expression claire et publique de la colère royale. à Ifrane, comme à Sidi Harazem, Moulay Abdallah est expédié dans des résidences royales, accompagné de ses serviteurs et, comme il nous a été expliqué, “avec une liste arrêtée des personnes, généralement des amis d’enfance, qui pouvaient lui rendre visite”. Le prince reçoit ses amis les plus intimes, sa petite famille, circule librement dans les villes où il est assigné. Mais sans s’en éloigner au-delà d’un rayon de 15 kilomètres !

Le plus surprenant, c’est la manière dont, à chaque fois, les “sanctions” ont été levées. “C’est très simple, raconte la même source, Hassan II prenait son téléphone pour demander à Moulay Abdallah : alors, toi, ça fait longtemps que tu n’es pas venu déjeuner avec moi !”. Du pur Hassan II…

La crise, le doute, la maladie

C’est en pleine crise personnelle, au lendemain de la période des assignations à résidence et autres sanctions royales, que le prince renoue le fil avec les opposants de Sa Majesté, à leur tête Abderrahim Bouabid, sur le point de fonder l’USFP. Un proche de Si Abderrahim, comme l’appellent encore ses admirateurs, se souvient : “Une fois, les deux hommes se sont retrouvés autour de la même table. Après les amabilités d’usage, le prince a vidé son sac et Bouabid, rigolant à moitié, lui a lâché : cette fois, tu es bon pour nous rejoindre dans l’opposition !”. La boutade renseigne sur l’état d’esprit dans lequel se trouve alors Moulay Abdallah. Toujours aussi facétieux et joueur, mais avec un ressort brisé à l’intérieur. Un homme blessé, aigri. Pratiquement tous ses contacts, et il en a alors beaucoup, sont unanimes à admettre que l’homme “éprouve une farouche répulsion envers la répression policière qui s’abat sur le royaume, et dont le chef d’orchestre n’est autre que son frère”. Shakespeare n’est pas loin… Mais contrairement à Richard III, c’est Moulay Abdallah “le gentil”, et il ne laisse rien transparaître de sa colère en public. En revanche, les échanges avec Hassan II se font plus rares et, surprise, même les rangs des habituels invités du prince se dégarnissent. “Quand il en invitait soixante, il se retrouvait avec 20, voire 10. Une fois, on a décidé, pour le fun, de transformer notre réception en une partie de mini-foot entre invités, en cinq contre cinq”, plaisante, aujourd’hui, un ancien habitué des rendez-vous organisés chez le prince.

En 1979, la nouvelle tombe comme un couperet : Moulay Abdallah est atteint d’un cancer. Il est condamné à court terme, lui qui n’a pourtant que 44 ans. Stupeur générale. Le coup de massue, curieusement, fait un bien fou aux derniers épisodes de la vie du prince. Hassan II passe un coup d’éponge sur les différends du passé et entoure, plus que jamais, le malade de sa “sollicitude”. Les amis les plus fidèles reviennent dans le giron du prince, qui en profite pour resserrer ses liens avec sa petite famille. Et Moulay Abdallah, qui se découvre une passion tardive pour les études (il tient coûte que coûte à préparer son doctorat en droit maritime alors qu’il se sait condamné), n’a rien perdu de son humour ! Exemple, cette anecdote rapportée par l’un de ses fidèles hommes de main : “Son Altesse avait l’habitude, quand il démarrait une fête, de ne la boucler qu’à la lueur du jour. Cette fois, avec sa maladie, il nous quittait très tôt en nous disant, avant de partir en rires : les amis, excusez-moi, je vous invite à continuer sans moi, je monte réviser mes cours tout seul !”.

En 1980, dernier soubresaut des rapports si complexes entre le roi et son frère : Hassan II, à la surprise générale, démet par référendum Moulay Abdallah de la présidence, toute symbolique, du Conseil de régence. “Normal, le prince héritier du royaume n’était plus qu’à un an de l’âge de la majorité”, diront les uns. “Anormal, cela a achevé Moulay Abdallah, qui n’a jamais eu aucune aspiration au pouvoir”, rétorqueront les autres. Le geste fait mal au prince, qui s’en ouvre auprès de ses amis et proches. S’ensuit une période de froid entre les deux fils de Mohammed V. Que Hassan II va interrompre à sa manière, toujours aussi imprévisible : en décidant, dans un extraordinaire geste d’amour, de “regrouper” sa date d’anniversaire et celle de son frère, pourtant séparées de deux mois d’intervalle, pour les fêter le même jour !

C’était en 1983. La même année, et au cours de l’une de ses dernières sorties, le prince, extrêmement fatigué, rend visite a son ami Abderrahim Bouabid. Un témoin de la rencontre raconte : “On voyait bien que la fin du prince était proche. Moulay Abdallah a dit, en s’adressant à Bouabid : ‘tu sais, je viens de dire à mon frère qu’il fallait absolument libérer Mustapha Kerchaoui (ndlr : dirigeant de l’USFP, emprisonné suite aux événements de 1981, aujourd’hui décédé), je lui ai dit qu’un homme comme lui n’avait pas sa place en prison mais aux côtés du roi pour servir le trône’…”. Le dernier vœu princier sera exaucé, et Kerchaoui libéré en 1983. Mais Moulay Abdallah n’ira pas au bout de cette année-là. Le 20 décembre, celui que son fils Moulay Hicham a un jour qualifié de “soldat inconnu, compagnon de lutte de Hassan II”, rend l’âme. Personne ne l’a plus pleuré que Hassan II, ce jour-là, en direct devant des millions de sujets.

Source : Tel Quel, mai 2007

Catégories : Maroc

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